jeudi, janvier 13, 2005

Télécino, tu nous passes un p'tit bout de film ? Bobinette et moi on a affaire dans la chambre...

(... Suite)

Après la crème brûlée et les pointes de tarte Tatin, le garçon nous ramena la facture; l’addition... Il n’y avait qu’un seul montant, étrange, et c’est à nous les clients à nous démerder avec les divisions. Quand je vous dis que les conditions de travail sont bonnes !... Guillaume-Antoine m’impressionna par ses aptitudes arithmétiques : mon calcul ne put que corroborer (cautionner sanctionner) tardivement son résultat et je manquai une occasion d’impressionner la belle qui souriait entre nous en déchirant quelques miettes de pain pour les distribuer aux moineaux, assez effrontés merci !
Qui me l’offre ? demanda Sarah-Lyne en se retournant pour me lancer un regard coquin. On est en France tu sais...
Euh... J’allais répondre que je lui offrais sans trop comprendre pourquoi ni à quoi elle faisait allusion, mais mon co-loc aux couilles en or me devança.
Laisse ! C’est pour moi.
La personne que j’impressionnai, et sans le faire exprès, ce fut plutôt le garçon de table. Pompette et me sentant généreux, en plus de devoir rivaliser avec celle de Guillaume-Antoine, je laissai un vingt pour-cent de tip plutôt qu’un dix ou quinze...
Holà ! Merci Monsieur, c’est nickel ! jubila-t-il, presque estomaqué.
De rien, répondis-je, perplexe devant sa réaction excessive (hyperboléenne, hyperbolique), presque craintif qu'il me saute au cou pour m’embrasser...
Oh mais,... vous êtes canadien ?...
Euh, ouais...
Aussitôt qu’il disparut, Sarah-Lyne s’esclaffa puis m’apprit qu’en France le pourboire était compris. OK ! Je comprenais maintenant pourquoi j’avais fait tant d’heureux au cours de mes repas ou quand je me commandais des bières dans un bistro ! Ils devaient croire que j’étais pédé. Ou bi. Anyway.
La sirène à la sexualité légèrement évasive ou floue et sa baise occasionnelle voulurent poursuivre vers un bar sur Montorgueil : le cœur du fou, ou le cœur fou. Pas moi. Je préférais m’en retourner dans mon sauna piquer un somme tourmenté d’après alcool en aspergeant de sueur mes draps de coton blanc pour déménager tôt le lendemain et essayer de fracasser ce foutu cercle vicieux bancaire au plus vite. Avant notre voyage en Alsace.
Allez, envoye donc ! Viens avec nous. Casse pas le party !
Allez Yves ! Ce soir, c’est la fête ! Faut que tu découvres Paris by night ! m’intima Guillaume-Antoine avec un accent anglais à la Louis de Funès.
Ouais...
Ils insistèrent tant et si bien qu’après un moment j’hésitais pour de vrai. Dans le fond, je pouvais les accompagner encore un petit bout et effectivement découvrir des facettes inédites de mon nouvel habitat et passer quelques moments agréables supplémentaires en leur compagnie. Me restait quelques jours pour régler les tracasseries et ça me changerait de cette solitude qui ne m’avait pas lâché la main depuis mon arrivée. Le vin englouti en plus du trou normand de Calvados me rendaient plus facile à convaincre...
Ouais... OK d’abord. Après tout, c’est la fête de la musique ! C’est le solstice ! C’est l’été ! C’est Pâââris, étirai-je en imitant maladroitement un personnage de Lelouche ou une strophe de Piaf.

Il s'agissait d'un petit bar bien sympa dans lequel, ce soir-là, un trio de jazz jouait. Encore ici, on nageait dans la foule. J’ai toujours eu de la difficulté à circuler dans les amoncellements trop denses d’humains et je réalisais que je devrais m’y faire en cours d’année et rétrécir la bulle à laquelle les Nords Américains sommes habitués. Sarah-Lyne évoluait elle comme un poisson dans l’eau... C’était stupéfiant. Je la regardais voltiger vers le bar, revenir avec des shooters, des pintes (demi / sérieux) ou un pichet dans les mains et se faufiler à travers les gens sans en échapper une goutte. Agile comme une anguille, jamais la foule ne la bloquais, armée seule de son ravissant sourire et des ondulations de son corps qui m’asséchaient la bouche par moments et peut-être un peu à cause desquelles j’avalais plus de gorgées que je n’avais soif réellement. C’était surtout Guillaume ou moi qui déboursaient pour les tournées, mais elle se faisait toujours un plaisir d’aller les quérir au bar, ce qui moi m’aurait exigé un effort suffisant pour peut-être couper cours à la soirée. Déjà qu'il fallait faire la file pour pisser dans une toilette turque !
En sa présence, le temps devenait difforme et dérogeait des lois auxquelles il s’astreint normalement. Il y avait aussi l’alcool là-dedans. Mais pas seulement ça. Quelque chose, une magie, un enchantement qu’induit une présence féminine et que je n’aurais certes pas éprouvé seul avec Guillaume, et ce malgré le nombre respectable de nos consommations et l’agrément musical que dispensait le trio (groupe).
Anyway. À mesure que la soirée avançait et qu'augmentait le nombre des consommations, Sarah-Lyne se mit presque à frétiller tant son énergie débordait. Elle parlait constamment, nous faisait parfois rire et se plaisait à attirer les regards des gars qui nous entouraient en parlant fort et amplifiant son accent du Lac. Je découvrais progressivement les raisons qui l’avaient poussée vers le théâtre. C’était plus fort qu’elle : elle devait être le centre de l’attention, occuper les planches à elle seule. Heureusement, son charisme prenait comme une mayonnaise et, ensorcelés, je formais avec Guillaume le public idéal, suspendu aux lèvres et aux gestes de sa prestation (performance). Cette fille-là ne devait pas s'être posé mille et une questions avant de décider quoi faire de sa vie ! Il y a toujours une forme de névrose à la base d'une vocation artistique; je le constatais une fois de plus. Ça crevait les yeux dans son cas. Mais ça ne la rendait pas moins attachante, fascinante. Être en compagnie d'une fille comme elle, à quelque part, ça flatte un gars dans le sens du poil !
Ironiquement, ce fut mon nouveau co-loc qui décida le premier de clore le bal. Il devait vendre le lendemain une salade à un important client de leur boîte.
Bon allez, je me tire. On se revoit demain, Yves ?
OK. Pas de problème. Probablement vers la fin d'après-midi ou au début de la soirée. À demain.
Bonne fin de soirée ma belle. N’exagère pas !
Tu me connais ?…
Justement !
Je continuai à écouter religieusement Sarah-Lyne en buvant ma bière à grandes rasades nerveuses. Théoriquement, fallait arrêter. C’était assez, la boisson. Après tout, j’avais un nouveau karma à bâtir ! Fallait pas tomber dans les mêmes ornières ou fossés d’autoroute ! Mais elle m’envoûtait. Je me sentais aspiré dans la spirale de sa présence comme une feuille sèche dans un tourbillon d’automne et qui touche à nouveau le ciel. Délicieuse tornade !

T’as pas de blonde, Yves ?
Non. Sans ça, je ne serais pas venu m’exiler ici… Pis toi ? Toi non plus ? t’as pas de chum; ou de blonde ?
Non. Moi non plus.
Au fait, c’est les filles ou les gars que t’aime ?
C’est les individus.
Là, c’en était trop. Quand on n’achète pas de billet, on ne gagne jamais à la loto. Je ne tenais plus. J’essayai de l’embrasser, un peu maladroit. Elle esquiva.
Non Yves… J’en veux pas non plus.
Voilà, la dynamique était installée.
Une heure plus tard, on marchait vers le Nord de Paris. En fait on avait monté Montmartre, tranquillement. J’avais les mains dans les poches et elle avait enfilé son bras autour du mien comme un fil dans un chas. Nous bavardions plus paisiblement que tout à l’heure dans le bar, malgré qu’il y ait dans Paris un bruit de fond qui interrompe à tout moment votre conversation. À chaque fois que je tentais de l’enlacer, elle se déprenait agilement.
Pourquoi tu refuses, Sarah-Lyne ? T’es libre, je suis libre… On dirait bien qu’on se plaît tous les deux en plus… En tous cas, toi tu me plais, j’en suis étourdi.
Elle sourit et baissa les yeux. Elle n’était pas insultée. Peut-être même un peu flattée.
Je le sais, mais je ne peux pas. Je pourrais tomber amoureuse, puis ça je veux pas. J’ai mes raisons.
Ben c’est justement ! C’est pas le genre de choses qui arrivent à tous les jours. En tous cas pas pour moi. Tu penses pas qu’on devrait en profiter pis sauter sur l’occasion ? T’entends pas crochir les atomes dans l’air ? Tu vois pas les boutons d’ascenseur qui s’illuminent un à un vers le toit de la vie et puis la Terre enceinte qui s’éveille en bâillant sous le drap blanc de nos pas ? Moi j’entends des cargos (pétroliers) qui s’écrianchent à la limite de l’Océan, des cataractes équatoriales dans mon cerveau qui étouffent toute la poésie que je voudrais te déclamer (réciter). Dans tes yeux, depuis le premier coup où je t’ai vue, je vois des supernovae, une poussière d’étoile qui pourrait rendre l’univers et la vie possibles… Big Bang ! Fiat lux ! Dis oui, Sarah-Lyne… Épanouis nos vie. Allume la mèche de nos volcans. Déclenche le compte-à-rebours de nos orbites pour qu’enfin on décroche la lune et contemple sa face cachée !
Non bon ! Ah, arrête Yves. Insiste pas... Mais t’es un vrai poète, toi ?
Bah, exagère pas, répondis-je, rieur. C’est plutôt toi qui es une muse pis qui inspirerais n’importe qui, je pense.
Elle sourit et me poussa sportivement sur la gouttière.
Flatteur, Yves Vadeboncoeur !
Hèye, t’es forte ! Tu m’as presque fait mal.
Oui, on fait beaucoup d’exercices dans nos cours de théâtre… Mais sans blague, tu devrais écrire.
Je l’ai déjà fait, tu sais ?
Ah oui ?
Oui. Pis je me suis planté. Solide ! Faut dire que j’ai un peu couru après…
Qu’est-ce que t’as écrit ?
Un peu de tout. Romans, poésie, philo. Des e-mails. Et puis des chèques aussi.
Ha ha !… Ça va peut-être revenir ? Tu vas peut-être réécrire un jour ?…
J’espère que non. Je pense pas. En tous cas je suis pas venu ici pour ça. Plutôt le contraire même : j’essaye de me rebâtir une vie - réelle. Mais remarque, je ferais peut-être une exception pour toi si tu daignais…
Ah, tannant ! Me semblait que tu faisais un peu pas mal artiste pour un informaticien !…
Chacun ses vices. Toi, c’est le théâtre, on dirait.
Qu’est-ce que t’écrivais à l’aéroport ?
Que je voulais pas te connaître…
Ah ! Mais c’est bien pas fin, ça…
J’ai développé un bon instinct de survie pis j’ai le sens du danger aiguisé…
C’est pour ça que t’es pas venu me parler à Montréal dans la salle d’embarquement ?
Ouais. Quelque chose comme ça.
Vous êtes bizarres les hommes au Québec : vous nous trouvez belles, on le voit dans vos yeux… Pourquoi vous nous abordez jamais ?
Pourquoi je me mets jamais la main sur le rond de poêle ? C’est beau pourtant !…
Ah franchement !…
Bon, j’exagère… Je le sais pas, moi, pourquoi ? Dans mon cas c’est la timidité, ou l’écho (les spectres) du passé. Les autres, je le sais pas. J’imagine qu’on sait plus pantoute à quoi s’attendre ni sur quel pied danser… Je crois qu’il n’y a plus grand gars qui savent ce que vous voulez, dans le fond. Le soleil puis les étoiles (clair de lune) en même temps… On est un peu perdus dans votre discours et puis vos doléances (récréminations revendications). On se sent plus à la hauteur des attentes féminines, je suppose. On se sent honteux d’avoir des émotions et puis coupables d’être virils.
En tous cas ici, c’est l’fun pour ça. Les gars se gênent pas de nous aborder et puis de nous courtiser ?
C’est-tu mieux pour autant ?
Oui. Tu sauras, Yves Vadeboncoeur, qu’on aime bien ça, les filles, se faire courtiser avec charme et raffinement.
Qu’est-ce tu veux : on peut pas toute avoir !
Je vois bien ça.
Eux autres, c’est la forme; nous autres c’est le fond ! En passant, je te ferai remarquer que c’est un peu ça que j’étais en train de faire, te courtiser, et puis ç’a pas de l’air à t’enchanter ou de t’intéresser tant que ça !
Non, c’est pas vrai. Au contraire, ça me flatte. Mais je ne peux pas répondre à tes avances, c’est pas pareil.
Pourquoi ça ?
Je peux pas te le dire, Yves. C’est personnel. (Peut-être un jour…)
Qu’est-ce qui t’en empêche ? T’es agente secrète ? T’aimes quelqu’un d’autre ? Tu te prépares à rentrer chez les sœurs ou tu veux consacrer ta vie exclusivement à ta vocation de théâtre ?
Quelque chose comme ça… bon on change de sujet, Yves, s’il-te-plaît.
Ce que Sarah-Lyne voulait, Dieu, la vie semblaient le vouloir également. Je ne me souviens pas d’une seule fois où les choses ne se sont pas déroulées selon ses attentes (plans), produites sans son accord (produites en (dés)accord avec sa volonté). Enfin…
Anyway. Quelques minutes plus tard, on avait bifurqué à droite sur une rue, puis à droite encore pour aboutir sur Pigalle. C’était évident qu’elle connaissait bien Paris. Et qu’elle aimait marcher. Tant mieux, moi aussi. L’air était bon, doux. Encore plus chaud que ça : presque lourd, malgré qu’il fasse maintenant nuit noire. C’était à cause de l’humidité. Et de la chaleur qui irradiait encore des pierres de taille avec lesquelles tout Paris est construite (érigée). C’est une ville étonnante. Tous les commerces que nous dépassions depuis un moment étaient protégés par un rideau métallique, des commerces en cotes de mailles médiévales, chevaliers de la petite entreprise. Dans d’autres devantures, c’était un vrai bouclier de lattes d’alluminium, à peine moins rigide qu’une porte de garage. Mais pas sur Pigalle. Là, la vie régnait, nocturne et agitée comme celle des sous-bois, mais illuminée de néons comme le firmament un soir de Perséïdes.
Ah, c’est ça, Pigalle ?…
Oui mon grand !
Moulin Wouge !….
Elle m’offrit la main, un peu comme un joueur de basketball, pour que je claque dedans, ce que je fis avec le sourire. Une complicité étrange naissait entre nous, avec des moments à mille lieux de la séduction conventionnelle (normale), des parenthèses asexuées de vie. Une connivence essentielle, (spirituelle) immatérielle presque; complètement affranchie (détachée) du désir, un peu comme l’amitié. Mais ça ne durait jamais bien longtemps dans mon cas.

(à suivre...)

5 commentaires:

Galad a dit...

Vivement la suite!
Je m'impatiente déjà! :o)

Anonyme a dit...

Excellent texte. J'attend la suite avec impatience.

Anonyme a dit...

Clap ! Clap ! Clap ! Excellent !!!

Mais dis-moi, les parenthèses, c'est pour l'accent français ? ;-)

Tony Tremblay a dit...

mon vieux
ton feuilleton est addictif

yes!

Coyote inquiet a dit...

Héhé. Merci. ;o)

Les parenthèses, c'est juste que tout ce texte est plus ou moins du first draft. J,ai pas vraiment retravaillé le texte encore. (Donc je mets des pistes de perfecionnement entre parenthèses, des synonymes, etc.)

Bon vendredi soir !