(... Suite)
Interlude
Les choses ont finalement débloqué pour le compte en banque dans une succursale de la Société Générale tout près de ma nouvelle résidence sur la rue Dalou. Ils connaissaient même Guillaume-Antoine, client chez eux depuis quelques années. Ça aida. On m’offrit plusieurs plans avec prélèvements automatiques mensuels, une carte de crédit – ma première à vie ! - avec plafond initial satisfaisant, accès aux opérations via internet, etc. C’est le genre de trucs auxquels je ne comprends jamais rien, mais je savais pertinemment en signant qu’avec cette existence bancaire, c’est mon existence française, ou Parisienne, qui se concrétisait enfin de façon indiscutable. J’acquérais une consistance monétaire, donc sociale. En plus, à force de monter l’escalier Est, puis Nord, de la préfecture centrale sur l’Ile de la Cité, d’arguer avec des fonctionnaires, parfois bouchés et caricaturaux comme ceux des films, d’autres, surprenamment avenantes et professionnelles, par obtenir les papiers avec lesquels je devais me présenter à ma préfecture d’arrondissement pour – finalement ! – qu’on estampille ce foutu visa et qu’on colle sur une des pages de mon passeport ma carte de séjour temporaire. Voilà : j’étais légal. Je pouvais circuler à ma guise en Europe.
Le premier soir chez Guillaume-Antoine, à son retour de travail et après qu’on se soit englouti un soufflé aux lardons et brocolis, il me prêta un de ses vélos et nous partîmes visiter Paris. Ça ne circulait pas aussi bien que le dimanche, mais quand même ! ça s’était calmé vers huit neuf heures et il était moins suicidaire de pédaler dans la ville beige. J’avais ma caméra. Le toit doré des Invalides, sous ce soleil de fin de journée, était tout simplement magnifique et j’en pris plusieurs clichés, qui hélas sortiraient mal au développement. Les appareils automatiques ! Le pont Alexandre III était tout aussi rutilant et là encore je jouai au photographe sans que Guillaume Antoine ne semble excédé le moins du monde par ma marotte. Je lui racontai notre aventure du soir précédent à Sarah-Lyne et moi. Il rit, sans pour autant paraître surpris.
- Ah cette Sarah-Lyne ! C’est quelque chose, n’est-ce pas ?
- Euh… Plutôt, oui. Ça lui arrive-tu souvent des histoires comme ça ?
- Sans cesse !
- Ouais… Pas reposante ! C’est que moi, j’essaye d’alléger un peu mon karma, là. Au fait, vous sortez-tu ensemble oui ou non ? T’es-tu amoureux d’elle ?
- Non, Yves, t’en fais pas : la route est libre. Je l’ai déjà été néanmoins… Quand on s’est connu au début…
- Ç’a pas marché ?
- Elle est assez étrange, finalement. Tu verras bien !
- Ouais, j’ai remarqué : un peu spéciale. N’empêche. Je pense que j’ai un petit peu le kick dessus…
- Ha ! Elles sont marrantes vos expressions !
- Ouais, les vôtres itou ! Comme votre accent.
- Mais qu’est-ce que tu racontes ? On n’a pas d’accent, nous ?!
- C’est relatif…
- Ben voyons !...
Ich liebe dich, mein Sauerkraut
Ça nous a pris un temps fou pour sortir de Paris ! Quelque chose comme deux bonnes heures avant d’être véritablement engagé la A6 (A2 ? A13 A4 à vérifier - m'en souviens pu !) en direction Est. Et en plus Guillaume-Antoine connaissait le raccourci des quais qui nous fit éviter le périphérique ! Assis en arrière, j’admirais les rives de la Seine tout au long du trajet, malgré que j’aie parfois l’impression que nous participions au rallye Paris Dakar ! Heureusement, je ne suis jamais malade en voiture et je suis excellent conducteur comme co-pilote ou passager. Mais conduire ici relevait à mes yeux de la prouesse et Guillaume-Antoine s’en tirait avec tous les honneurs. D’ailleurs on klaxonnait beaucoup à ses performances, pour l’encourager je présume... Je contemplais donc silencieusement en arrière, perdu dans mes soubressautantes méditations alors que les monuments, ponts et autres trésors architecturaux défilaient à une vitesse folle sur la rive gauche de la Seine. Sarah-Lyne, c’était autre chose. Toute blême encore une fois, elle agrippait le tableau de bord de la renault, crispée, tendue comme un chat sous les jappements d’un berger allemand de cour de garage. Elle feulait :
- Ralentis ! Guillaaaaaaaauuuuuuuuuuuuuume ! On va se tuer ! Arrête l’auto ! Débarque-moi ici ! Je veux débarquer ! Arrête, arrête !...
Mais Guillaume était concentré sur la piste et n’entendait que dalle des encouragements ou invectives de la foule.
- Relaxe, Sarah-Lyne, y’a l’air de bien se débrouiller. Ça doit être leur façon de conduire ici…
- Aaaah ! Attention ! Ralentis !
Elle non plus ne m’entendait pas. Parfois j’oubliais le paysage autour de moi, comme un immense livre d’histoire à ciel ouvert, pour l’observer subrepticement. Je la voyais de trois quart derrière, fixant droit devant elle ce film d’épouvante. Ses cheveux en broussaille, avec des pics, des couettes inégales plutôt…La fière allure désinvolte du Plateau, quoi. Sa peau, souple, d’apparence si douce, son cou délicat, avec la lumière qui auréolait un fin duvet à la naissance de la chevelure. Même énervée et au seuil de l’apoplexie, elle transpirait de beauté et de grâce. Et je sentais d’où j’étais son parfum qui se mêlait à ses sueurs froides de fille paniquée. Il y avait de beaux moments en France jusqu’à présent. À certains instants, la vie est un spectacle si magnifique qu’on aurait envie d’ovationner Dieu.
Se rendre en Alsace est une bonne randonnée tout de même. Un peu comme Montréal-Toronto, Québec-Ottawa environ. Il y a des péages, davantage de circulation, le gaz coûte une fortune, mais le revêtement est incomparable avec celui de chez-nous. Disons cinq heures de route sur du tapis turquie. Quand on ne frappe pas un ouragan comme celui que nous avons rattrapé, puis suivi tout au long du trajet…
À la sortie de Paris il faisait beau. J’ai pu admirer des champs de blé ou d’avoine, découvrir la campagne française pour la première fois à hauteur d’homme . On traversait parfois des rivières, Marne, Meuse, Moselle; des régions, Champagne… J’ai vu au loin mes premiers vignobles (cépages), puis la cathédrale de Reims, miniature comme un modèle réduit à cette distance. C’est un cliché, je sais, mais ces étroites rivières à l’eau glauque et lascive que nous enjambions trop rapidement et sur lesquelles reflétait un soleil de plus en plus pâlot. Guillaume les nommait Fleuves et à chaque fois un rictus naissait aux commissures de mes lèvres en entendant ça… Des fleuves ! Chanceux d’en avoir autant; nous on n’en a qu’un… Mais il s’écrit avec un F majuscule.
L’orage a fini par éclater. Et quel orage ! On devait approcher la Lorraine ou les forêts de la Moselle quand ç’a pété. Peut-être avant. En tous cas, on en a eu pour quatre bonnes heures à patauger au ralenti dans la flotte. Des trombes. Des rideaux qui nous cachaient la pièce de l’avenir le plus immédiat. Au point que j’insiste pour en prendre une photo alors que les deux autres rechignaient à ce que j’ouvre une fenêtre, même un court instant. L’autoroute était comme ces ruelles montréalaises en été alors que les canalisations viennent de lâcher. Là Guillaume-Antoine y allait plus mollo sur la pédale à gaz, heureusement. J’en ai vu des orages, mais des comme ça, pas souvent. Évidemment, Sarah-Lyne stressait, et pas qu’un peu.
- On se rendra pas vivants… On va mourir…
- Relaxe Sarah-Lyne, c’est pas l’Atlantique qu’on traverse; c’est juste la France...
C’est en arrivant près de Strasbourg qu’on a appris à la radio que plusieurs arbres avaient été déracinés et qu’il y avait même eu des morts, écrasés sous un platane. D’ailleurs on en voyait, de ces platanes colossaux et peut-être millénaires (plusieurs fois centenaires), couchés sur le dos, évanouis sur des maisons ou des autos, le pied plat de leurs racines pointant les éclairs qui déchiraient encore le ciel.
On est allé crécher chez Bruno, un copain de Guillaume-Antoine. Il venait de Toulouse et Sarah-Lyne et moi on s’est regardé avec amusement la première fois qu’on a entendu son accent chantonnant. Magnifique je trouvais, cette turlute. Et il roulait ses " r " comme une vieille sœur ou une tourterelle. Super-cool le gars. Accueillant et cordial. On était déjà loin de l’engueulade parisienne. Il était venu s’établir ici en Alsace suite à une peine d’amour. Nouvelle job, nouveau pays, nouvelle vie. Connais ça. Évidemment, son apparte n’était pas bien grand et on a dû tasser un peu nos affaires dans un coin pour le moment. Il était trop tôt pour faire dodo. On était pas très loin de la cathédrale en grès rose et il avait promis nous emmener la visiter le lendemain. Il déboucha un pinot gris et nous versa chacun une coupe. Ce qui m’impressionnait le plus dans son apparte… non, ce n’était pas ses armoires de mélamine comme en Amérique desquelles il était on ne peut plus fier ! C’était le plancher. En bois franc, mais dont la largeur des planches dépassait le concevable à mes yeux. D’une magnifique couleur aussi. Comme de l’épinette ou du pin mais fortement orangé par le temps et la lumière. J’imagine qu’avec quelques tempêtes comme celle-là par an, l’apport en bois de sciage de qualité doit être exceptionnel… Par la fenêtre et au travers la pluie, on voyait le toit d’une église en bardeaux colorés. Les motifs étaient plutôt anguleux et rappelaient vaguement ceux sur une couverte ou un poncho navajo. C’était typique à l’Alsace, paraît-il. Ça et les colombages ainsi qu’une pandémie de boîtes à géraniums.
- Allez, santé ! lança-t-il, son œil noir rieur, presque malicieux.
- Chin chin ! répondit Sarah-Lyne en trinquant et en reluquant tout ce poil qui lui sortait du col de chemise. (Bordel ! Poilu comme ça, faut quasiment commencer à se raser à partir des clavicules !)
La pluie ralentissait et il fut décidé qu’on sortait dans un bar, mais qu’on resterait tranquilles, à cause du rave du lendemain. Ils étaient plusieurs amis qui s’y réuniraient et Sarah-Lyne voulait être top-shape pour pouvoir danser jusqu’à l’extase en leur compagnie. Moi, bof ! jamais vu de rave de ma vie. Pour ce que ça m’intéresse ! Et qui ne danse pas de surcroît, ou peu : me trémousser des heures dans une foule compacte en buvant du jus de pomme fluorescent ! Il est des manifestations propres aux générations. Le rave ne fait pas partie de la mienne. Nous on fumait du pot ou gobait des champignons magiques en écoutant du Pink Floyd et du King Krimson, sniffait plus tard de la mauvaise coke en jouant au pool et en se saoulant avec des motards… Ah les sains plaisirs de la jeunesse !…
On a marché dans les ruelles luisantes. La pluie avait cessé mais la mousse des nuages roulerait sans doute sur le plancher de la nuit pour des heures et des heures. Automnal comme soirée. Genre début septembre froid, quand les cours reprennent. J’ignore pourquoi, mais cette ville avait quelque chose d’universitaire. On aurait pu être à Austin au Texas, à Victoria ou à Québec. Je me sentais plus près de Montréal que de Paris, étrangement. Il y avait aussi ce silence dont j’avais perdu l’habitude. Les véhicules ne circulaient pas et un calme piétonnier nous berçait doucement comme un grand-parent un dimanche après-midi d’enfance, alors que le vent frais charrie l’odeur des lilas de juin. Changeait du tohu-bohu parisien. J’avais envie de prendre Sarah-Lyne par la main, mais je m’en abstins afin de ne pas passer pour un grand niais ou un attardé, ce que j’avoue être très souvent. On peut pas tous être cools !… Anyway. Elle parlait peu et paraissait souvent absorbée dans de profondes méditations tandis que Guillaume-Antoine et Bruno piaillaient comme des pinsons, s’esclaffaient comme des écureuils.
- Vers là, il y a la petite France, je vous montrerai demain après la Cathédrale. Ça, faut voir !…
- Ça va Sarah-Lyne ? À quoi tu penses ? T’as l’air songeuse...
Elle se contenta de me sourire, puis replongea dans ses rêveries, énigmatique. J’avais le goût de lui sauter dessus… Et/ou de la serrer dans mes bras afin de prendre sur moi comme un champ de millet la volée de sauterelles qui assombrissaient d’un coup le ciel de son Afrique intérieure.
C’est en passant par la place centrale, près de la gare, que j’ai compris de quoi il en retournait. C’était le siège de la communauté européenne, donc une ville de fonctionnaires. Ça expliquait ce côté dégagé, relâché, sans panique. Ça fut confirmé en entrant avec la gang au Hop-là ! . C’était international, cosmopolite, bourgeois, un peu snob, bref : in. Comme dans tous les bars de la terre : des belles filles habillées sexy, des gars aux allures de princes qui claquent leur argent comme s’il poussait dans leur serre hydroponique et qu’il fallait promptement le remettre en circulation. Si les villes modernes sont toutes sœurs, les bars, eux, sont tous jumeaux !
Fallait bien un jour que je me réconcilie avec le champagne, mais je n’avais pas prévu que ce serait si tôt.
Bruno commanda une bouteille.
- T’es malade, man ! Ça coûte une fortune ! On va se ruiner.
- Non mais, qu’est-ce qu’il raconte, ton Canadien ?… interrogeant Guillaume-Antoine. De toutes façons, c’était pour lui.
- Tant pis pour toi, man, je t’aurai averti !...
Il avait foutrement raison. Ils le donnaient presque, ici en Alsace. Sans doute à cause de la proximité de la région champenoise. Pourtant, Paris n’était pas vraiment plus loin…
Guillaume et Bruno ne s’étaient pas vus depuis un bail et entamèrent un match verbal sur thème de retrouvailles. Du gréco-romain. Contorsionnant le langage avec une souplesse qui me laissait pantois. Bordel ! Où ils apprennent à parler comme ça, à s’exprimer avec autant d’aisance, de virtuosité alors qu’on résume tout à : t’sé veux dire ?… Ça m’époustoufle à chaque fois. Ils sont les rois de la langue; nous, de la télépathie. Anyway. Désertant leur vortex lexical, j’avais tout le loisir d’enligner Sarah-Lyne. C’est plutôt elle qui me cuisina.
Guillaume et Bruno ne s’étaient pas vus depuis un bail et entamèrent un match verbal sur thème de retrouvailles. Du gréco-romain. Contorsionnant le langage avec une souplesse qui me laissait pantois. Bordel ! Où ils apprennent à parler comme ça, à s’exprimer avec autant d’aisance, de virtuosité alors qu’on résume tout à : t’sé veux dire ?… Ça m’époustoufle à chaque fois. Ils sont les rois de la langue; nous, de la télépathie. Anyway. Désertant leur vortex lexical, j’avais tout le loisir d’enligner Sarah-Lyne. C’est plutôt elle qui me cuisina.
- Pourquoi t’écris plus, Yves ?
- Je le sais pas. Le feu s’est éteint. L’urgence de vivre l’a remplacé.
- C’est important, l’art.
- C’est important, la vie.
- Moi je ne serais pas capable vivre sans mon art. C’est viscéral. J’en ai besoin autant que de respirer.
- Je peux comprendre. Ça m’est déjà arrivé. On dirait que ç’a passé. J’ai pris possession de mon corps, accepté la vie, le monde et la réalité pis on dirait que peu à peu mon âme et mon esprit ont trouvé le tour de s’emboîter dans les replis du quotidien.
- Ben pas moi tu sauras ! Je crois qu’il n’y a qu’une seule façon de vivre, c’est sur la corde raide de l’intensité, de l’être. C’est quitte ou double. On vit à fond ou on meurt à petit feu.
- On fait pas tout le temps tout ce qu’on veut dans la vie, Sarah-Lyne. Les années qui nous séparent pourraient te l’apprendre.
- Peuh ! Ça c’est des prétextes, des défaites de lâcheux.
- Es-tu en train de me dire que t’as jamais fait de compromis de ta vie, Sarah-Lyne ?
Là elle se calma un peu.
- Oui, j’en ai déjà fait, t’as raison. Mais là j’en fais plus ! se reprit-elle. J’ai plus le temps pour ces niaiseries-là. Qu’on finit toujours par regretter, de toutes façons. Je préfère le remords au regret.
- C’est drôle parce que moi, des fois, je suis plutôt content d’avoir davantage appris à écouter les conseils de ma raison. Tu vois ? sinon, je serais pas ici, en Alsace. Pis je t’aurais pas connu.
Ç’a l’a un peu touchée, je crois. Je l’ai décelé dans son regard de biche. Enfin, en autant qu’on puisse percevoir avec certitude quoi que ce soit dans le regard d’une fille… Mais elle se re-saisit rapidement.
- Change pas de sujet, Yves ! Hé que t’es cruiseur !
- Tu disais pas que vous aimiez ça, vous faire courtiser à l’Européenne ?
- Ahhh ! Tu m’énerves ! Tu déformes toute. Tu comprends tout de travers !
- Qu’est-ce que tu veux ? J’suis rien qu’un lourdaud de gars…
- Ouais… Tu peux ben être encore célibataire. Je te gage que tu portes des bas blancs !
- Quoi ?!…
- Montre-moi tes bas, voir !
Heureusement, ils étaient bleus, comme mes jeans.
- Bon, t’es peut-être pas un cas désespéré… abdiqua-t-elle en souriant.
- Mais qu’est-ce que vous avez toutes contre les bas blancs ?!…
On fit une trève en trinquant. Son sourire me dévastait, mais que pouvais-je faire de plus qu’avoir les prunelles dilatées et laisser pénétrer vers mes rétines plus de lumière qu’il n’en fallait, assez pour étourdir mon âme et lui donner l’impression d’être en plein milieu d’un film captivant tourné quelque part en Europe ? Parfois, on admettrait presque que la réalité dépasse la fiction, comme prétend l’adage.
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Anyway, on est resté cool, comme le voulait Sarah-Lyne. Bruno a bien essayé de faire déraper la soirée en commandant une deuxième bouteille, mais le moteur ne s’est pas emballé - pour une fois ! Les gars sont allé danser avec deux jolies Alsaciennes, mais c’en est resté là. Sarah et moi, de notre côté, on philosophait sur la vie et l’art et lequel des deux était l’œuf, et l’autre la poule, l’image ou le reflet, l’endos ou le verso, le yin, le yang, le vrai ou le faux. En arrivant à l’apparte, je me sentais étourdi. Je me questionnais à savoir si c’était l’effet des bulles ou le tournis de notre discussion.
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Anyway, on est resté cool, comme le voulait Sarah-Lyne. Bruno a bien essayé de faire déraper la soirée en commandant une deuxième bouteille, mais le moteur ne s’est pas emballé - pour une fois ! Les gars sont allé danser avec deux jolies Alsaciennes, mais c’en est resté là. Sarah et moi, de notre côté, on philosophait sur la vie et l’art et lequel des deux était l’œuf, et l’autre la poule, l’image ou le reflet, l’endos ou le verso, le yin, le yang, le vrai ou le faux. En arrivant à l’apparte, je me sentais étourdi. Je me questionnais à savoir si c’était l’effet des bulles ou le tournis de notre discussion.
Sarah-Lyne a dormi sur le divan-lit de Bruno et même s’il y aurait eu de la place pour une autre personne, moi en l’occurrence, il n’en était pas question. Je me suis étendu dans le coin près de la fenêtre comme le chien de garde de ses rêves alors que Guillaume-Antoine dormait dans la chambre d’amis. Il avait recommencé à pleuvoir. J’éprouvai une bouffée de poésie à être là, en Alsace, à écouter une pluie d’Alsace faire des tic-tic contre la vitre, un pan de lumière jaunasse de lampadaire répandu sur le plancher, avec les ronflements étouffés par la porte close, probablement de Bruno, à regarder s’endormir celle qui commençait à défricher la terre sauvage de mon cœur et qui, je le craignais, finirait par s’y installer (coloniser) sérieusement. Bordel ! fallait pas la laisser faire ! Du nerf, plantes de tous acabits ! Poussez pendant la nuit et défaites le travail du bûcheron ! Mêlez vos racines et vos tiges, aulnes, harts et pembinas, chiendants, bleuets et bouleaux ! Ne la laissez pas continuer et ramenez mon âme dans les sous-bois sombres et protecteurs de la solitude. Elle bougea.
- Sarah-Lyne, tu dors-tu ?…
Soit c’était une fausse alerte, soit elle ne voulut pas répondre. Je soupirai, bien malgré moi. Tentai de transformer cet aveu en bâillement, quoique maladroitement.
Je la regardai dormir un moment, si belle. Comme si un ange était tombé du ciel – je sais : c’est un cliché – sur le clic-clac du salon. Si paisible, les traits si purs. D’une beauté belle en sortant de la douche ou en se brûlant à la première gorgée de café. Pourtant il y avait un tel volcan sous le Zen enneigé de ce Fuji Yama … J’aurais voulu écrire, témoigner de ce moment unique, qui, je ne sais exactement pourquoi, tenait de la grâce. Mais je n’aurais su, n’aurais pu de toutes façons et me recouchai donc sur le dos afin de savourer au maximum chaque effluve, chaque nuance chromatique de cette symphonie émotive que la vie jouait pour moi seul, très tard dans un appartement de Strasbourg. Et d’en être reconnaissant.
(À suivre...)

4 commentaires:
Salut Coyote,
Récemment mis au fait de ta véritable identité («criss! 'he l'connais!»), je voulais juste te signifier la soudaine et béante admiration que m'inspire ta prose. Je suis sur le cul un peu. Je t'offre tu sais quoi tu sais où, et une shot de vodka froide, quand ça adonnera. GV
Merci beaucoup mon GV !!! ;o) J'accepte pour la vodka, bien entendu... Mais pas ce matin !
J'étais au Boud hier. Vu Démétan et la Souris.
Toi, quand le blogue ? (Vite avant que Brisebois t'en écrive un !...) Embarque, c'est rigolo. Mais ça bouffe pas mal de temps; prépare-toi.
à bientôt !
C'est con, on s'est ratés: je me suis pointé vers minuit et demi... GV
M.INQUIET VOUS ÊTES ÉCRIVAIN!!!!!!!!!!!!!!
Vous deviez bien rire dans votre barbe ce matin avec mon commentaire sur le zartissssssssse.
Je suis très heureuse d'avoir commencé la lecture de l'année 2005 Belle découverte...bon il y a toujours une osti de belle fille pour me faire chier mais c'est la vie et c'est très captivant :-)))
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